Sors-moi ta sève qu’on voit ce que tu as dans le ventre

Hier, j’ai écrit mon premier texte  pour le cours de Creative Writing.

L’exercice : un texte de 500 mots maximum, utilisant une métaphore filée : “si je suis ceci, alors tu es cela”

Ecrire de la fiction en anglais est une expérience étrange.

C’est comme si je faisais de la calligraphie les yeux bandés, comme si je jouais du piano avec des boules quiès. Mes sens sont brouillés, je trace mes phrases en aveugle.

Dans ma langue, je commence à entendre ce qui sonne juste, je sens comment les mots peuvent s’acoquiner, se mélanger, se désaccorder.

Ce sont mes crayons de couleur, usés et mâchonnés. Ils ont une profondeur et une histoire. Ils traînent des souvenirs personnels, des images et des voix familières… Ce sont les mots de ma sœur, de mon père, de ma mère, ceux des chansons, de  l’école et des journaux.

Au contraire, l’anglais m’est encore insondable. J’y flotte.  Je ne sens pas comment les mots sonnent ensemble. Mes mots anglais n’ont pas de résonance ou de profondeur  – pas encore, je sais, c’est normal, après tout cela ne fait que cinq mois que je suis ici.

Bref, j’étais passablement mal à l’aise quand j’ai donné mon texte à lire à toute la classe — exactement comment si je devais chanter les oreilles bouchées les yeux fermés pour un public qui lui ne les a pas (les oreilles bouchées).

Nous sommes tous en cercle et nous écoutons le professeur Naumoff lire nos textes. Tout le monde meurt de trouille, les gens font semblant de regarder par la fenêtre ou d’examiner leurs ongles quand c’est à leur tour d’être lus. Il y en a eu de très drôles, des élaborés, des un peu attendus (genre, « mon grand-père est un chêne  immense qui ne tombera jamais, il abrite le petit saule que je suis »), des auxquels je n’ai rien compris (le coup des références télévisuelles des années 90, encore…)

Après chaque lecture, tout le monde doit critiquer. Du mien, les autres ont dit que c’était « nicely written » , une fille a dit qu’elle aimait bien l’image des racines qui dansent dans la terre, et Naumoff a dit “I love it. » — mais je le soupçonne de francophilie excessive – vous auriez vu sa tête et ses yeux brillants quand il a vu mon nom sur la liste le premier jour : “You’re French? I love French people!”

Voilà,ce sera probablement le cours le plus difficile et laborieux de toute ma vie, mais je suis très heureuse d’y être. J’ai hâte d’apprendre, hâte que mes oreilles s’ouvrent à cette langue étrange, et très faim d’écrire.

Le texte d’hier est là :

I am the young apple tree among the other trees, and you – a careless gardener.

The careless gardener cannot decide if he likes the trees he has planted or despises them.

He thinks that my leaves are not green enough. He thinks that my trunk is not strong enough, even if I support the gardener’s weight when he collapses out of exhaustion and despair. For weeks he forgets to water me and then he floods the entire garden, because he wants to make up the mistake. Each time, it almost kills us. Our roots rot, our leaves fall down, because the soil has been too dry for too long.

Many times I have tried to change the color and the shapes of my leaves to please him – from red to pink to green to blue. I even grew some heart-shaped ones, but he did not notice. I experimented various and exotic tastes for my apples – coca-cola, Dulce de leche, orange, or chocolate-mango. The careless gardener just takes a chunk and throws them on the ground, with a look of despise and disgust.

The careless gardener does not crave fruits. He prefers the blood and the raw meat gained from his weekly big game hunting.

One night, he walked from his little house to the garden. He  slashed the bark of the youngest tree. He broke the thickest branch with his bare hands, smashed the twigs, pulled out the buds. He did not seem to hear the painful cracks and squeaks of the wood breaking.

That night, the careless gardener fell asleep on the wet soil. The next morning, when he saw the result of his demented rage – the youngest tree broken in half, the charred twigs and leaves everywhere – he abandoned the garden.

We, his trees, survived and grew up, with all the marks and bumps that his knife and whip had left on our trunks.

The squirrels and the birds do not mind our flaws and our crooked branches.

My leaves have kept a strange shape and my apples still taste funny, from trying too hard to please the gardener.

I feel my roots itching, as if they were dancing in the soil.  I think I am going to start walking.

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6 réponses à “Sors-moi ta sève qu’on voit ce que tu as dans le ventre

  1. dommage que je ne comprenne pas l’english!
    forza bella!

  2. Marche, marche, petit arbre. Tu courras, soon.

  3. Tu portes la tristesse colorée d’un Tim Burton en anglais et au premier coup de crayon, vraiment chapeau, ça me plaît.

  4. Magnifique texte.

    Super blog, Victoire !

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