Archives mensuelles : mai 2010

Chien blanc, The Graduate et les 30 degrés à l’ombre

Il s’est mis à faire très chaud, tout d’un coup. Les moustiques ressuscitent, les filles du campus ressortent leurs jambes musclées par des heures de tapis roulant, dehors la chaleur assomme et à l’intérieur des bâtiments on gèle – l’amour des américains pour la clim a tout de pathologique.

Il y avait examen d’histoire ce matin, et un paper à écrire, mais vraiment, j’ai beau essayer de me convaincre que si, je peux y arriver et le faire, que c’est pas la mer à boire, un petit paper de rien du tout, vraiment, je peux pas, c’est plus fort que moi ; ça me file des crises d’eczéma, des brûlures dans le dos, une envie irrépressible de foutre le camp et de me cacher dans les buissons, ou sur le toit, enfin quelque part où personne ne me demandera d’être intelligente, organisée et réfléchie.

Du coup en sortant pour oublier tout ça je me suis dépêchée de me mettre à faire ce que je préfère au monde (à égalité avec inventer des histoires et manger des meringues au chocolat et d’autres choses) – lire des romans. Mon amoureux se moque de moi, il me traite comme un animal exotique, le Cacoune, un mélange d’écureuil, de baby bush et de raton-laveur.

L’entretien du Cacoune, prétend-il, est assez simple du moment qu’on lui fournit un lit confortable et une douzaine de romans, des cigarettes, du chocolat et des câlins réguliers. Je grogne contre une telle objectisation mais ça me fait encore plus ressembler  à un animal domestique.

(ici, parenthèse explicative. Cacoune, comme le raconte la légende familiale, c’est le nom que je m’étais donné quand j’ai commencé à parler. Je faisais la sourde oreille à mon vrai prénom, Victoire. A la question « Comment tu t’appelles? », je répondais invariablement  » -CACOUNE! ». Apparemment ça m’est passée au moment d’entrer à l’école, mais le surnom est resté)

Donc juste après mon examen raté, je suis allée à la bibliothèque Davis et j’ai pillé le rayon littérature française. Allongée sur la pelouse du quad sous la bannière étoilée avec un grand café, un paquet de Camel, j’ai laissé l’après-midi passer en lisant Chien Blanc, de Romain Gary.

A chaque fois c’est pareil. Romain Gary me retourne. Chien Blanc, c’est l’histoire d’un chien arrivé par hasard chez Gary et sa femme, l’actrice Jean Seberg, à Los Angeles (oui, parce que Gary, en plus d’être pilote dans la Résistance, a aussi été réalisateur, écrivain, et consul de France aux Etats-Unis). Donc Chien Blanc est un adorable berger allemand, très gentil et très affectueux, sauf avec les Noirs, qu’il manque d’égorger à chaque fois qu’il en voit un. Romain Gary et Jean Seberg s’aperçoivent que Chien Blanc est en réalité un chien-policier dressé à attaquer et à tuer les Noirs (dans le Sud, certains chiens étaient apparemment utilisés pour la « chasse à l’esclave » dans les plantations, puis comme chiens de garde et d’attaque anti-Noirs après la guerre de Sécession)

Dans le roman il y a tout ça, le mouvement noir américain en 1968, l’assassinat de Martin Luther King, l’engagement de Jean Seberg, pourchassée par le FBI et accusée par les noirs comme les blancs d’être une « white bitch » et une « nigger lover ». Il y a Gary et son amour des chiens et des hommes, c’est pareil, sa rage et son amour, « l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie, » comme il écrit. Ca parle des Blancs, des Noirs, des hommes, des serpents python, de Gary et de sa manière d’être au-dessus de la politique, Gary avec ses tripes et son humour et son détachement et son indécrottable humanisme… bref c’est beau, et c’est souvent très drôle, ça m’a fait chialer, lisez-le.

Un peu plus tôt dans l’après-midi j’ai lu Du journalisme après Bourdieu, de Daniel Schneidermann. Dans un autre genre, c’était très bien aussi ; ça m’a remis un certain nombre d’idées en place. Schneidermann réplique au best-seller de Bourdieu, Sur la télévision. Salutaire pour moi, aspirante journaliste, qui ait la tête déjà courbée sous le poids de la culpabilité d’être une paresseuse du ciboulot à l’ignorance crasse, simplificatrice, future esclave de l’audimat, de la brièveté et du scoop – bref, un membre de la méprisable espèce des pisse-copies.

C’est fou comme ca arrive par grappes, les émerveillements; pendant des semaines, rien, calme plat. J’avais essayé pourtant; j’avais emprunté du Francois Begaudeau, du Faulkner, des films de Costa-Gavras, mais ça ne m’avait rien fait du tout. Je laissais tomber les grandes oeuvres de Faulkner pour lire Cosmo avec du café trop fort sur la terrasse en coupant les ongles de pied (glamour), entre deux épisodes de 24h chrono (si si, c’est bon pour mon anglais, je prétendais, dans une tentative maladroite de masquer ma procrastination pathologique)

La série émerveillements a commencé hier soir, au cinéma. J’ai été voir The Graduate.

Film fabuleux, avec une géniale bande originale de Simon and Garfunkel (c’est pour ce film qu’ils ont écrit « Mrs Robinson » ou « The Sound of Silence », entre autres). Californie, début des années 60 ; Dustin Hoffmann dans le rôle principal, un jeune fraîchement diplômé, plutôt franchement paumé et très puceau. Le film est tout plein de plans mi-poétiques, mi-cauchemardesques, comme quand sa famille lui hurle qu’ils sont tellement, tellement fiers de lui, qu’il a le vertige et qu’il se laisse tomber dans la piscine pour ne plus les entendre. Il se fait violer par la femme de l’associé de son père, tombe amoureux de la fille, grandit, se prend deux trois bonnes portes dans la gueule comme ça arrive dans la vie ; la fin je ne vous la raconte pas mais c’est vraiment chouette, une histoire de kidnapping de mariée et de bus municipal.

Quelle belle journée.

Demain (ou après-demain, je perds un peu beaucoup le rythme du billet quotidien depuis quelque temps, je suis désolée), je vous raconterai comment je me suis presque faite expulser du pays au mois de janvier.

love et moustiques (et fuck les 15 000 bombasses du campus)

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La fille avec du vernis à ongle orange

Dernier cours de Creative Writing…

Ca a vraiment été mon cours préféré de tous les cours que j’ai jamais eu. Chaque semaine, on devait écrire un texte de fiction et l’envoyer à toute la classe.  Les cours consistaient à une discussion sur les textes soumis: critiques, commentaires, suggestions d’amélioration, etc.

Pour le dernier cours j’ai envoyé un petit texte qui s’appelle « Every moment counts. »

Le titre, c’est à cause de la phrase qui a été imprimée tous les jours dans le Daily Tar Heel en signe de commémoration pour Eve Carson, l’ancienne présidente du Student Body. Elle a été sauvagement kidnappée et asssassinée l’année dernière. C’est une histoire horrible.

Comme Eve Carson aurait dit un jour « Every moment counts, »  tous les jours dans le journal on avait le droit à une suggestion du genre « soyez gentil avec votre voisin », « appelez un ami pour lui dire que vous l’aimez » (en commémoration d’Eve Carson, donc…)

Si si, y’a un rapport avec le truc.

Bref, alors j’ai donné mon texte, les gens l’ont critiqué, et il y a cette fille dans ma classe, Madison P. elle s’appelle, qui m’a tendu un petit mot qu’elle avait écrit sur du papier à ligne avec une jolie écriture très droite: (attention, hein, je préviens, les compliments ici c’est excessif, tout est great et awesome et extraordinaire, c’est culturel)

« Victoire,

Je suis surprise de la puissance que tu peux donner à un texte si court – j’ai honte, parce que je crois que je suis cette fille dont tu parles, qui porte du vernis à ongle orange. […]

Madison P. »

Bref et je raconte ça pas pour me vanter mais parce que ça m’a surprise, c’est vrai que j’ai pensé à Madison P. et à Claire Z. et Audrey R. qui sont dans des sororities, qui sont riches et qui vivent dans des banlieues ultra-sécurisées et qui trouvent que c’est triste quand même les enfants en Afrique, qui envoient leurs dons par texto quand elles regardent le séisme en Haïti en se peignant les ongles. Et après j’ai un peu regretté, je suis une sale moralisatrice pleine de jugement. Bref.

Le texte est là:

Every moment counts

In their new and expensive house, you hear the air conditionning purring through the walls. The fridge makes icecubes and the lights can be dimmed. Every time the door is opened or closed, it makes a clear, shrill sound. It is safer that way.
There are humans living in the new expensive house. On a second floor, there are four rooms, and in one of them, a twenty-year-old girl, with two brown eyes under perfectly twizzled eyebrows. Her hair has never smelled like firewood, she has never waited for a train and never cleaned dirty toilets. She has a nice smile, white teeth, and there is a flag on the porch.
In their world, entertainment stands for politics. When they are sad they take a trip to the mall; shopping against sadness, work against nightmares, charity instead of revolt.